Journal d'un confinement

Jour 3

3ème jour de confinement après l'annonce "officielle". Je ne sais pas trop dans quel état d"esprit je me trouve. Je suis partagée entre l'anxiété, la peur, la peur d'en faire trop, d'être parano et la peur de ne pas assez s'inquiéter. Je suis le cul entre deux chaises, et j'erre physiquement et moralement. 

Alors je me dis que je vais faire des photos, me promener dans le château où j'ai la chance d'être confinée. Oui on aurait pu être coincés dans notre 33m carré à Paris. Mais on avait vu le truc arriver.

Ça tombe bien je dois trouver des matières à filmer pour une vidéo. 

En errant, littéralement, je me retrouve dans cette salle de bains avec des miroirs, la belle aubaine pour une photographe, le reflet tout ça... Et puis le soleil tombait parfaitement bien, il créait les ombres et nuances idéales. Musique dans les oreilles, j'ai commencé à me prendre en photo, sans attention particulière si ce n'est de pas être trop moche quand même. Faute de modèle, on se fait des autoportraits. Je préfère dire autoportraits à selfies, mais certains diront que c'est hypocrite. Je trouve juste ça moins dénigrant. 

Alors voilà, un, deux, trois, clichés (je vous parle pas de ceux supprimés), ma grosse tête en premier plan, puis comme ça, sans raisons évidentes, je me dis, "fais comme si tu étais dans un film, la lumière s'y prête". "Regarde cette chose qui te fait peur en hors champs". Instinctivement cette terreur intérieure est ressortie dans mon regard, tout naturellement. Mon état actuel devait vraiment se ressentir. 

Bref , au final j'en ai eu marre de me voir et je suis passée à autre chose. C'est difficile de se regarder en face. 

Puis en déchargeant les images sur mon ordi, je me suis dis, tiens je vais les travailler un peu, histoire de pas perdre trop de temps, même si maintenant, tu as que ça à perdre, du temps. 

Et puis j'ai repensé à ce que j'ai ressenti, ce que tout le monde devait sûrement ressentir aussi. Cette incertitude, cette peur non assumée et non assumable. Et surtout comment toute cette situation était étrange, inexplicable. J'ai voulu essayer de le retranscrire en image, parce qu'après tout je suis censée savoir faire ça, vous savez en tant qu'artiste. Puis je suis tombée sur ce portrait, et là j'ai vraiment vu ce regard. Je savais même pas moi-même comment j'avais pu faire ça. C'était si... réaliste sur ce que je ressentais. Alors je me suis dis que j'allais en faire une affiche de film d'horreur. Non pas d'horreur, c'est pas le bon mot. De thriller, d'un film angoissant, étrange. Un peu à la "It Follows". Ce virus, c'est un peu cette chose inconnue qui nous poursuit et on se sent vulnérables. Je sais pas je trouvais que ça marchait bien. Quand tout ça sera passé, je vous parie combien qu'une flambée de films en tout genres vont sortir sur le sujet l'année suivante, ou juste après le baby-boom qui nous attend. Les enfants qu'on pourra alors appeler la "Génération Corona" pourront dire avec innocence et naïveté "Eh ! J'ai été conçu à ce moment là, c'est drôle" Non, c'est pas drôle. C'est flippant, et inquiétant.  On sait pas où ça va nous mener, tout ce qu'on peut faire, confinés dans nos canapés, c'est attendre. On attend on ne sait quoi, on vit le moment présent sans trop vraiment vivre au final. 

Enfin voilà, ça a donné ça, et je dirais que c'est mon moyen de lutter, même si ça changera pas grand chose à tout ça, même si clairement je ne suis rien comparée à tout ceux qui se battent en première ligne et qui affrontent le monstre en face. 

Jour 8

Jour 10 ?

8ème jour de quarantaine (ça fait plus irréaliste de dire ça, comme dans un film non ?): Oui depuis le jour 3 j'ai pas trop écris, en même temps j'en avais pas forcément l'envie. Je peux pas dire que j'avais pas le temps. Mais d'un côté, l'intérêt d'un journal, c'est aussi d'écrire quand t'as l'envie ou l'inspiration, et puis faut se l'avouer, il y'a des jours avec et des jours sans. 

C'est fou comment le fait d'avoir eu trop de temps d'un coup, tu finis par plus en avoir assez et pas en profiter. 

Mon niveau de procrastination est passé de moyen à total. Tu te laisses vite prendre au piège du "Tiens je devrais faire ça, mais d'un côté j'ai tout le temps que je veux alors je pourrais le faire demain", et le lendemain, tu te répètes le même refrain. Ce qui fait que à la fin de ta journée tu te retrouves à avoir (presque) rien fait. Mais c'est pas grave, on te pardonne de rien faire cette fois, c'est même recommandé. C'est assez dangereux pour les gens comme moi, qui ont tendance à se laisser abattre. 

En fin de compte ce jour-là, je sais pas, j'ai eu un élan de positivité, je me suis lavée, habillée, non pas que je le fais pas tous les jours, mais cette fois avec un but plus précis. Je suis sortie dans le jardin. Pouah, c'est fou ! 

Ouais enfin bon, ça devrait pas l'être... 

Bref, mon copain était entrain de s'éclater comme il pouvait à tondre la pelouse de toute la propriété, donc je me suis dis que j'allais le rejoindre. 

Et voilà, ça a donné ça: on a passé l'après-midi à faire des tours de tondeuse, en allant plus ou moins vite, et en faisant des drifts. "C'est mieux que Disneyland hein" il me dit. Bah... franchement OUAIS ! C'est gratuit, à portée de mains, et c'est fun. C'est parce que c'est simple. C'est dans ce genre de moment que tu réalises à quel point on a perdu le goût de profiter des choses simples. 

Depuis le début de ce confinement j'étais comme anesthésiée moralement. Bon physiquement aussi mais c'est une évidence. Et je sais pas, juste le fait d'aller faire des tours de tondeuse avec mon copain, ça m'a fait rire, sourire et juste profiter de l'instant présent en fait. Sans penser à rien, et surtout pas à ce putain de virus. Juste être là, avec ma tenue  clichée de parisienne à la campagne, à me faire balader sur un mini tracteur. Rien de bien compliqué. 

10ème jour (je crois, j'ai perdu toute notion du temps), j'ai pas dormi de la nuit, littéralement. Du coup après cette insomnie je me suis improvisée styliste sur Animal Crossing! Parce que tout est plus simple sur ma petite île.

Alors voilà, meet Consti 2.0. Tunique "Mondrian" parce que oui, même dans le virtuel j'aime bien étaler mon peu de culture G. 

Je me lance des challenges que je ne ferais jamais dans la réalité comme porter une tenue monochrome de la tête au pied, et je me fantasme des yeux bleus et une tête trop adorable parce que dans la vraie vie, je vis avec la mienne mais bon, je l'aime pas plus que ça. 

"Ohlala, elle dit ça pour qu'on lui dise le contraire..." Bah oui sûrement, inconsciemment, comme toute personne avec un peu d'égo pour le minimum vital, mais la vérité c'est qu'on aura beau me dire le contraire je continuerai de le penser. C'est comme ça. Anyway, tout ça pour dire que Animal Crossing, c'est le kiff ! 

Jour 12, 13?

12 ou 13ème jour enfermée, je sais plus, et je compte plus vraiment. Ça me donne la sensation d'être prisonnière. Je ne veux pas me retrouver à tracer des bâtons sur les murs pour savoir où j'en suis et ne pas perdre la tête. 

Mais pour tout dire, je crois que je suis déjà entrain de la perdre, un peu. 

Je me suis prise à déprimer ces deux derniers jours. Alors oui, c'est normal vous allez me dire, vous devez sûrement avoir des coups bas aussi. 

Toute cette situation absurde n'aide pas. 

C'est juste que je pense faire partie des personnes plus fragiles mentalement, je ne suis pas la seule c'est sûr, mais dans cette solitude partagée, non on ne se sent pas moins seuls. Ça n'aide pas vraiment de se dire que d'autres gèrent cet état aussi. Ce phénomène de "solidarité de solitude"qui est supposé te faire sentir moins seule parce que tout le monde se sent seul... Ouais, bah, ça n'efface en rien ce sentiment qu'on ressent. Non, on se sent toujours aussi seul, seulement maintenant, on sait juste en plus que d'autres personnes aussi. 

Même si je ne suis pas seule physiquement, et j'ai pas à me plaindre là-dessus c'est vrai, il y en a qui sont totalement seuls, ça n'empêche pas de ressentir un profond creux à l'intérieur. C'est comme être dans un faussé interminable, et tu as beau appeler à l'aide,  crier le plus fort possible, à en cracher tes poumons, personne ne t'entend. Et quand tu veux crier, c'est comme si ta bouche était scellée. Oui c'est pas très joyeux désolé. L'être humain n'est pas fait que de belles couleurs. Il y'a parfois des moments plus sombres. 

Enfin, tout ça pour dire que je commence à perdre un peu la tête donc. Pas de façon rigolote ou mignonne à danser toute nue ou chanter à tout va, à faire l'amour sur les toits ou encore à me colorer les cheveux en vert ou rose pour le fun (cela dit c'est dans mes plans.) Non ce genre de relâchement c'est normal et même vital si on veut survivre à ce confinement. Ça nous permet même de (re) découvrir ce grain de folie qu'on avait soigneusement confinés en nous. 

Non plutôt perdre la tête du genre à faire des insomnies toute une nuit entière, (cela dit je pense que j'avais atteins mon quota de sommeil pour la journée), à se dégouter soi-même en se voyant dans le miroir qu'on en vient à souhaiter être quelqu'un d'autre, à s'imaginer se casser une jambe ou un bras juste pour pouvoir ressentir quelque chose, ou encore ne pas réussir à s'endormir à cause de peurs irrationnelles et d'hallucinations. Cette nuit j'ai du mettre deux petites heures à tomber dans les bras de Morphée parce que je me suis imaginé des trucs idiots et illogiques dans ma tête. Je m'explique: 

Alors d'abord je tiens à avertir que mes propos vont être tout sauf rationnels, ils n'auront aucun sens, et dépasseront les limites de la logique. Au contraire ils vont être le résultat pur et dur d'un ressenti et d'un raisonnement insensé, irréfléchi et instinctif qui seront motivés par rien d'autre que la peur et l'imagination qu'elle crée. 

Donc voilà, hier soir, on était dans le lit, j'étais fatiguée parce que c'est épuisant de ne rien faire! Mon copain regardait Annie Hall, j'étais dans ses bras, tout allait bien, et puis là il éteint la lumière parce qu'il s'endormait devant le film. Ok ça tombe bien, moi aussi. Je dois préciser que ce jour-là, le vent soufflait super fort, et que on avait eu la bonne idée de ne pas fermer nos volets. Quelques minutes, ou plus, quand il fait noir on a encore moins la notion du temps, passent. Le vent se met à souffler plus fort, évidemment, donc les volets commencent à taper plus forts contre les vitres. Mais pas par coups réguliers, non justement, à intervalles suffisamment espacées pour te laisser le temps de sursauter à chaque gros coups. J'essaie de rationaliser et de me concentrer sur autre chose "c'est que le vent qui te joue des tours, et les volets qui tapent, parce que tu veux pas les fermer." Malgré ça, je commence à avoir un peu peur malgré moi, je sens de la chaleur monter en moi, mais pas de la bonne chaleur, non celle qui te prend quand tu flippes. Sans aucune raisons évidentes, juste comme ça, ça m'a pris. 

Et là, j'entend un bruit que j'arrive pas à identifier. Comme quelque chose qui tape dans le mur, et le sol qui craque, mais pas trop fort, comme si quelqu'un marchait en faisant attention de pas faire de bruit. Je sais que dans un château qui est debout depuis plus longtemps que tes parents c'est normal que le sol craque et que les murs cognent. Mais n'étant déjà pas dans un état rationnel, et la peur m'envahissant, il m'a fallu juste quelques bruits que je n'arrivais pas à identifier pour me faire partir. "C'est sûrement un truc inexplicable, un fantôme, n'importe quoi". 

Et là j'ai commencé à être figée sur place. Je ne pouvais plus bouger et surtout je n'osais pas. Parce que logiquement dans ce moment là tu te dis que si tu bouges, t'es grillé. Tu commences à avoir encore plus chaud mais tu veux pas te retirer de la couette parce qu'elle te donne une sensation de protection. Tu ne veux pas ouvrir les yeux non plus parce que tu ne veux pas voir un truc que tu comprendras pas, même si tu sais pertinement que tu ne verras, rien. 

C'est drôle comment tu perds la raison sous la peur. La peur elle-même est une chose irrationnelle, mais tu le deviens aussi sous son emprise. Et c'est là que ton imagination commence à te jouer des tours. Je suis sûre qu'il y a même des bruits que j'ai inventés, imaginés, car j'étais envahie par cette peur. Et le vent continuait d'être de son côté. Pourtant c'est quelque chose que tu connais comme bruit, le vent qui souffle, les volets qui claquent, c'est logique, ça s'explique. Mais je m'étais tellement laissée envahir par la peur que même les choses auxquelles je pouvais me raccrocher devenaient surréalistes. 

J'ai fini par m'endormir sans même m'en rendre compte, sûrement épuisée d'avoir peur. Je me souviens juste m'être réveillée avec cette sensation de mal être, d'avoir passée la journée le moral à plat et de m'être dit "pourvu que ça ne me reprenne pas ce soir."

Je vais aller me coucher là, on verra bien demain.